Un an après la catastrophe écologique qui a frappé la côte centrale du Vietnam sur 40 kilomètres, le long de quatre provinces, l’impact de cet événement perdure dans toute la région.

En cause, une évacuation accidentelle par la Formosa Ha Tinh Steel Corporation, une aciérie taïwanaise, lors d’un protocole d’essai de canalisation. Cette opération a provoqué la mort de poissons et d’autres espèces marines par tonnes, ainsi que l’intoxication de consommateurs. Il a cependant fallu plusieurs semaines pour déterminer cette responsabilité, le gouvernement rechignant à la désignation du coupable et le groupe Formosa faisant d’abord preuve d’une communication désastreuse, un responsable déclarant à la presse que « les Vietnamiens devaient choisir entre la pêche et la construction d’une aciérie moderne, même le Premier ministre » ; cette forfanterie découlant sans doute de la conviction que le gouvernement privilégiait généralement la croissance économique plutôt que l’écologie, ce qui est malheureusement peu original.

Ce porte-parole a été limogé dans la foulée et le gouvernement a finalement mandaté une étude sur cette pollution, sans doute poussé par l’écho que ce désastre a trouvé d’abord parmi la population, puis à l’international. Dans ce pays à parti unique où la presse est muselée, les réseaux sociaux ont joué un rôle clé avant que cet événement ne puisse être tardivement relayé par la presse internationale.

Mais le résultat de l’étude en question est resté entouré d’opacité et n’a pas été rendu public, de même que les dossiers médicaux de certains malades décédés. Il est fait état de phénol, de cyanure et d’hydroxyde de fer, mais certains scientifiques soupçonnent la dissimulation d’une partie du préjudice. Les trois produits toxiques cités ne le sont pas nécessairement à long terme, déclarent les spécialistes, mais par contre s’il y avait également des métaux lourds tels que du cuivre, du mercure, du cadmium ou de l’arsenic, cela affecterait toute la chaîne alimentaire et aurait un impact durable.

Cette pollution a d’abord privé les pêcheurs d’une ressource essentielle, abaissant de 70 % les revenus de certains, tandis que la population se détournait de cet aliment de base. Un an plus tard, les pêcheurs qui sont restés déplorent toujours la pénurie de poissons qui ne valent plus, par ailleurs, que le quart de leurs anciens cours. Et selon le ministère du Travail, plus de 40 000 emplois auraient été affectés dans ces quatre provinces qui dépendent majoritairement de la pêche et du tourisme. Sur l’ensemble du pays cela concernerait également, toujours selon les chiffres officiels, 250 000 personnes. D’autres sources, en particulier des dirigeants de diocèses catholiques très actifs dans le soutien à la population, énoncent des chiffres beaucoup plus importants, dont deux millions de personnes sans ressources, soit dans la chaîne des métiers piscicoles, soit dans le tourisme et la restauration.

Cet événement a du moins eu la vertu de provoquer une prise de conscience à la base, pas seulement politique mais écologique, et une fronde populaire qui a initié des manifestations récurrentes devant l’usine de Formosa ainsi que dans tout le pays. Ces manifestations ont parfois fait l’objet d’une répression violente. Mais le gouvernement, peu accoutumé à écouter les revendications, s’est pourtant trouvé contraint de le faire, situation nouvelle et apparemment ardue dans un pays où la politique est taboue de part et d’autre, et où les citoyens gardent le plus souvent un silence prudent.

Outre le versement de 500 millions de dollars par l’usine Formosa, destinés à soutenir la pêche dans la zone sinistrée, fournir du travail aux pêcheurs au chômage et réhabiliter l’environnement marin, le gouvernement a exigé des excuses publiques, ainsi que la modernisation du système de refroidissement du coke de l’usine à l’origine de cette pollution, passant du type humide à sec.

Cette modification ne sera cependant effective qu’en 2019. De même que les indemnités promises à la population sont extrêmement longues à atteindre leurs bénéficiaires, et ne seraient versées peu à peu que depuis quelques mois.

L’ambiguïté politique provient aussi de la situation de Taïwan, territoire autonome mais revendiqué par la Chine, et ce pays cristallise la rancœur sans pouvoir établir de façon claire sa responsabilité directe. L’usine de Formosa et sa main-d’œuvre en partie chinoise représentent cependant, pour beaucoup de Vietnamiens, un symbole de l’influence de la Chine sur le pays, et le gouvernement préfère faire profil bas sur le sujet. Cette usine a pourtant déjà été la cible de manifestations violentes en mai 2014, lors de la construction par la Chine d’une plate-forme pétrolière dans la mer de Chine méridionale, zone conflictuelle revendiquée par plusieurs pays. L’usine était alors en construction et les ouvriers y travaillant durent être évacués par la mer par le maître d’ouvrage, une société d’état chinoise, le China Metallurgical Group. Durant la même vague de violence, des usines au Sud du Vietnam appartenant à des compagnies de Taïwan et de Corée du Sud avaient également été vandalisées.

Cosima de Boissoudy