Dans le numéro 1 de La Patrie Mondiale daté de décembre 1948, Albert Camus auquel on a reproché l’action qu’il a menée aux cotés de Garry Davis, répond aux questions qui lui ont été posées.
Il y répond, clairement, nettement, sans aucun ménagement.

Q. – Que faites-vous là ?

R. – Ce que nous pouvons.

Q. – A quoi cela sert-il ?

R. – A quoi sert l’O.N.U ?

Q. – Pourquoi Davis na va-t-il pas parler en Russie Soviétique ?

R. – Parce que l’on ne l’y laisse pas entrer. En attendant, il le dit au délégué soviétique comme aux autres.

Q. – Pourquoi Davis ne va-t-il pas parler aux U.S.A. ?

R. – Soyons logiques. Vous dites tous les jours que l’O.N.U. est une colonie américaine.

Q. – Pourquoi n’abandonnez-vous pas la nationalité française ?

R. – C’est une bonne objection. un peu perfide, ce qui est naturel puisqu’elle nous vient de nos amis. Voici ma réponse: Davis a abandonné de très nombreux privilèges en abandonnant la nationalité américaine. Or, être français suppose, aujourd’hui, plus de charges que de privilèges. Il est bien difficile, si on a de l’exigence, de renoncer à son pays quand il est dans le malheur.

Q. – Le geste de Davis ne vous parait-il pas spectaculaire, partant suspect ?

R. – Ce n’est pas de sa faute si la simple évidence est aujourd’hui spectaculaire. Toute proportion gardée, Socrate aussi donnait des spectacles permanents sur la place des mar­chés. Et on n’est pas arrivé à lui prouver qu’il avait tort, sinon en le condamnant à mort.

C’est justement la forme de réfutation qui est la plus usitée dans la société contem­poraine. Mais c’est aussi plus ordinaire qu’a cette société d’avouer sa dégradation et son impuissance.

Q. – Ne voyez-vous pas que Davis sert l’impérialisme américain ?

R. – Davis, en abandonnant la nationalité américaine, se désolidarise de cet impérialisme là comme des autres. Cela lui donne le droit de condamner cet impérialisme, droit qu’il me parait difficile d’accorder à ceux qui veulent limiter toutes les souverainetés, sauf la soviétique.

Q. – Ne voyez-vous pas que Davis sert l’impérialisme soviétique ?

R. – Même réponse que la précédente en inversant, j’ajoute ceci : les impérialismes sont comme les jumeaux, ils grandissent ensemble et ne peuvent se passer l’un de l’autre.

Q. – Les souverainetés sont des réalités, ne voyez-vous pas qu’il faut tenir compte des réalités ?

R. – Le cancer aussi est une réalité. On cherche pourtant à le guérir et personne n’a eu encore le front de dire que pour guérir un cancer qui s’est greffé sur un tempérament trop sanguin, Il faille manger de plus en plus de beefsteacks. Il est vrai que les médecins ne se sont jamais pris pour des chefs d’église qui détiennent toute la vérité. C’est leur avantage sur nos hommes politiques.

Q. – Cela empêche-t-il que dans les circonstances historiques actuelles que la limitation des souverainetés soit une utopie ? (Objection présentée par le Rassemblement, article non signé).

R. – C’est le Général de Gaulle qui va répondre au Rassemblement. Il a dit en effet, à propos de la Rhur, qu’on n’était pas obligé d’avoir une bonne solution en main pour discerner et refuser une mauvaise solution. Par ailleurs, Davis propose une solution et c’est vous qui la déclarez utopique. Vous nous faites penser à ces chefs de famille qui, au nom des réalités justement, mettent en garde leur rejeton contre l’esprit d’aventure. Finalement, il arrive que le rejeton honora la famille dans la mesure où il a désobéi à son père et quitté l’épicerie natale. L’histoire ainsi n’est jamais qu’une utopie qui prend chair.

Q. – Ne voyez-vous pas que les U.S.A. sont le seul obstacle à l’établissement du socialisme dans le monde ? (Cette question se trouve formulée parfois d’une autre manière : Ne voyez-vous pas que l’U.R.S.S. est le seul obstacle à la liberté du monde ?).

R. – Si vous avez la guerre que vous prévoyez avec une obstination digne d’un meilleur emploi, la somme des destructions et des souffrances qui s’abattront sur le monde, et dont la deuxième guerre mondiale ne donne qu’une faible idée, rendra tout avenir historique imprévisible. Je ne donnerai pas cher ni de la liberté ni du socialisme dans une Europe couverte de ruines et où les hommes n’auront même plus la force de crier leur douleur.

Q. – Cela veut-il dire que vous choisirez la capitulation plutôt que la guerre ?

R. – Je sais que certains d’entre vous donnent volontiers à choisir entre la pendaison ou la fusillade. C’est l’idée qu’ils se font de la liberté humaine. Nous, nous faisons ce que nous pouvons pour que ce choix ne devienne pas inévitable. Vous, vous faites ce qu’il faut pour que ce choix devienne inévitable.

Q. – Mais s’il est inévitable, que ferez-vous ?

R. – Si vous arrivez, ce que je ne crois pas, à rendre cela inévitable, nous n’aurons pas d’autre choix que l’agonie du monde. Le reste, c’est du Journalisme, et du pire.

J’ai terminé et je poserai pour finir, une question à nos contradicteurs. C’est bien mon tour. Sont-ils sûrs dans le fond de leur cœur, que la conviction politique ou la doctrine qui les anime est assez infaillible pour qu’ils rejettent sans y réfléchir les avertissements de ceux qui leur rappellent le malheur de millions de créatures, le cri de l’innocence, le bonheur le plus simple, et qui leur demandent de mettre ces pauvres vérités en balance avec leurs espérances même légitimes. Sont-ils sûrs d’avoir suffisamment raison pour risquer ne fut-ce qu’une chance sur mille de rapprocher encore le danger de la guerre atomique. Oui, sont-ils si sûrs d’eux-mêmes, et si prodigieusement infaillibles qu’il leur faille passer sur tout, c’est une question que nous leur posons, qui leur a déjà été posée et dont nous attendons toujours qu’ils y répondent.

Albert CAMUS