À l’heure où les villes et métropoles affirment un nouveau pouvoir, et parfois un contre pouvoir, elles n’ont pas d’agoras. Ni le fait des réunions spontanées, ni l’espace pour le faire n’existent réellement à l’échelle des villes, autrement que comme des événements et des lieux nécessairement éphémères, puisqu’ils empiètent sur des espaces publics non dédiés, et que leur légitimité reste par ailleurs contestable. Il y a quelque temps, Nuit Debout a signalé cette carence de façon criante.
Rien n’est prévu, dans ces environnements urbains balisés à l’extrême, pour que des groupes plus ou moins nombreux puissent se rencontrer spontanément et librement de façon régulière, dans des conditions normales de confort, de salubrité et de sécurité, et en évitant toute nuisance pour les riverains. Cela met en exergue – par défaut – l’aspect symbolique de tels espaces, dont l’absence semble répondre au terme de « vide politique » employé par certains pour qualifier la supposée passivité des foules.
On dira qu’aujourd’hui, de tels lieux seraient dangereux et ingérables, confirmant ainsi, d’une certaine façon, le point de vue d’Aristote : pas de civilisation sans agora, et nous ne sommes plus assez civilisés.
Les lieux de rencontre traditionnels n’ont plus cette fonction ; ils existent encore, bien sûr, comme les cafés, mais ce sont les grands matchs de foot qui fédèrent les foules. Les cafés parisiens, dont le nombre a été multiplié par dix au cours de la Révolution, passant d’une centaine à mille, en sont pourtant l’héritage direct ; les députés des états généraux, venus de toutes les provinces et souhaitant se réunir dans l’urgence, ont quasiment inventé le concept de ces lieux ouverts, qui pouvaient déborder sur les trottoirs en cas d’affluence. Les rassemblements plus nombreux eurent également lieu durant plusieurs années dans des lieux réquisitionnés, sans qu’apparaisse jamais la volonté de créer des sites définitivement dédiés à ces assemblées populaires informelles.
On se souvient aussi de mai 1968 et de l’occupation forcée du théâtre de l’Odéon…
Sitôt l’ordre rétabli, sitôt ces assemblées spontanées sont dissoutes.
Sauf que… De toute évidence, la situation évolue très rapidement. Les réseaux sociaux, les groupes d’opinion qui se forment grâce à Internet, la rapidité de communication, l’abondance et l’immédiateté de l’information – où l’on prendra aussi en compte, malheureusement, la désinformation –, jouent certainement leur rôle mais ce ne sont que les vecteurs d’un phénomène pas si nouveau. Et cet élan, même s’il est porté par les nouvelles technologies, manifeste une volonté de rencontre et d’échange direct, comme en a témoigné Nuit Debout.
Le désir de concertation et d’échange d’idées est réel, la nouvelle agora sera mondiale et, on l’espère logiquement, mondialiste.

Cosima de Boissoudy