« Si, actuellement, les nucléocrates se préoccupent un peu – bien trop peu d’ailleurs – du coût financier, pour nous les vivants d’aujourd’hui, de la gestion et du stockage des déchets nucléaires, ils ne voient jamais plus loin que le bout de leur nez. Ils se contentent de mettre la poussière sous le tapis. Extrêmement rares sont ceux qui se soucient de faire savoir aux lointaines générations futures qu’il y aura de la poussière sous le tapis.

Centrale nucléaire
Le département de l’énergie américain est de ces rares-là. Son exemple mériterait d’être suivi par les États-nations déjà engagés dans le nucléaire civil ou militaire, question de respect pour les descendants des descendants, etc. de nos descendants. Le journal LeMonde a fait écho à l’initiative américaine : Le département de l’énergie américain a fait travailler, en 1991, des équipes d’anthropologues, historiens, linguistes, ingénieurs des matériaux, spécialistes de l’intelligence extraterrestre, écrivains de science-fiction, artistes, tous chargés de faire des propositions visant à signaler fortement aux générations futures, pendant 10 000 ans, l’existence du Waste Isolation Pilot Plan (WIPP). Dans cette mine du Nouveau-Mexique profonde de 600 mètres, les Américains enterrent leur déchets nucléaires militaires à vie longue depuis 1999. La mine doit être refermée en 2070. Par quels marqueurs de surface dire « Danger » dans 10 000 ans ? Les chercheurs et les artistes reconnaissent avoir rencontré mille difficultés. (…)

Une équipe a développé une réflexion plus large à partir des travaux du philosophe américain Marshall McLuhan (1911-1980) sur la consommation de masse : imaginer un ensemble architectural effrayant, sur quatre niveaux, associant des pyramides mégalithiques, des statues géantes à une série de signalisations inquiétantes inscrites de haut en bas, jusqu’à l’intérieur du sol. « Tout le site, peut-on lire, doit exprimer le message (…) par une communication non linguistique. » L’énorme construction doit impressionner et délivrer plusieurs messages : « Nous nous considérions comme une culture puissante. Mais cet endroit n’est pas honorifique. Rien de valeur n’a été déposé. Le danger réside en dessous et vous menace. Il émane d’une énergie invisible. Ce qui est enterré ici est répugnant et tue. Évitez ces lieux et laissez les inhabités. »

Frédéric Joignot, Le Monde, 15 octobre 2011