Je remercie du fond du cœur Frédéric Aribit pour son livre ainsi que pour la citation de mes recherches historiques sur le sujet. Ce fut un plaisir de m’y perdre. De m’y retrouver aussi, en repensant à mon parcours académique : il y a un peu plus de deux ans maintenant, j’avais fait de Garry Davis et des Citoyens du monde mon sujet de recherche historique. Aujourd’hui, je suis ravie d’avoir entre les mains une fiction puisant aussi intelligemment dans cette belle histoire et son personnage phare. Une histoire dont on a beaucoup à apprendre.

‘’Qui est Garry Davis ? Pourquoi ce nom dans votre bouche, ce soir, comme un leitmotiv d’objections à mes désenchantements ? Pourquoi un livre sur lui ? Vous ne savez pas vous-même, dites-vous, mais vous voudriez pourtant me le présenter.

Un soir d’été, à Guéthary, un homme rencontre une jeune femme, Julia. La conversation s’engage. Il aimerait la séduire, mais il a perdu l’élan et ne croit plus en rien. Elle lui raconte alors l’histoire du dernier idéaliste du XXe siècle : Garry Davis, fondateur du Mouvement des Citoyens du Monde.

Leur conversation se prolonge le temps d’une nuit où passé et présent se mêlent peu à peu.


Porté par une langue surprenante, ce roman brosse le portrait d’un utopiste qui a tenté toute sa vie de corriger les folies des hommes et dont l’étonnante épopée, par-delà les frontières, trouve de profonds échos dans ce dialogue envoûtant comme dans les inquiétudes du monde aujourd’hui.’’

Garry Davis, figure et symbole des Citoyens du monde 

Issu d’une famille d’artistes musiciens, Garry Davis a suivi une carrière de comédien à Broadway avant d’être appelé en 1941 pour servir la 8e U.S. Air Force en tant que pilote bombardier. Devenu apatride à 27 ans, après avoir renoncé à sa nationalité en 1948, il se déclare Citoyen du monde n°1.

Sous la plume de l’auteur, Davis devient ce ‘’visionnaire fou, seul capable de fédérer des personnalités aussi disparates qu’André Breton et l’abbé Pierre, Albert Einstein et l’acteur Patrick Stewart’’ (p.32). En effet, pour Garry Davis et ses compagnons de la première heure, le citoyen du monde est celui qui reconnaît et prend conscience de ses nouvelles responsabilités civiques au sein d’une humanité en voie d’unification.

À cet égard, l’ouvrage de Frédéric Aribit enjoint également son lecteur à penser le phénomène de mondialisation et ses effets d’interdépendance dans toute leur complexité.
La citoyenneté mondiale serait ainsi cette formule à même de leur donner sens au sein d’un monde commun à l’Humanité.

Distance et mise à distance

Garry Davis est cette figure incantatoire et Frédéric Aribit fait brillamment ressortir les deux facettes du personnage historique – l’une plus sombre et que son auréole de premier citoyen et philanthrope du monde ne saurait complètement faire oublier.
Car Davis est aussi un protagoniste vivant sur les limites et les frontières : entre rejet des codes et mimétisme.

‘’Marionnette crédule et médiatique, manipulée en secret par des idéologues et des stratèges autrement plus avisés, et pressés d’offrir sa séduisante bonhomie à l’idolâtrie des masses pour faire avancer leurs causes respectives et parfois opposées’’ (p.33).

Davis endosse parfois le rôle de prestidigitateur qui transmue la statolâtrie en sociolâtrie. L’écrivain brosse ainsi le portrait de ce guilleret adulant les idéaux humanistes et portant sur son dos une lourde mémoire. Pesanteur du souvenir de la guerre qui sonne comme un oxymore, sorti de la bouche de Julia.

Frédéric Aribit propose une vision très intelligente où Garry Davis, la ‘’fiction’’, devient ce personnage trop grand pour tenir dans les interstices du récit historique traditionnel.
Son livre m’a, par ailleurs, renvoyée à trois questions que je me posais dans le cadre de mes propres recherches – questions, il me semble, fondamentales et pourtant éminemment complexes par leur simplicité : pourquoi écrire une biographie ? Comment l’écrire ? Que veut-on démontrer par elle ?

Dans Et vous m’avez parlé de Garry Davis, l’histoire du protagoniste est racontée à travers une fiction parce qu’elle ne peut pas être racontée autrement. C’est une histoire qui existe par ce médium-là, nous démontre la plume de Frédéric Aribit.
Le mouvement de la danse de Garry Davis est ainsi un mouvement qui ne peut exister qu’avec une figure de style – celle de la métaphore – et l’idée de citoyenneté mondiale uniquement par la personnification.

‘’Garry Davis aussi choisit de danser. Danser sur les lois absurdes, les interdictions, les restrictions liberticides, danser de ce même pas de claquettes que, sans canne, ses longs cheveux blancs retenus par un catogan, il esquissait encore à la fin de sa vie.’’ (p.67)

La personne qui se raconte est aussi celle qui se met en scène et se construit une image. Pour elle-même et pour la postérité. Frédéric Aribit capture habilement cette entreprise que Garry Davis n’a cessé de poursuivre tout au long de sa vie. Commencée par sa carrière de comédien et que son rôle de ‘’Citoyen du monde n°1’’ achève de sacrer.

Ainsi, lorsque l’on me demande si la littérature peut jouer un rôle dans la transmission des connaissances historiques, assurément, je réponds oui. Il n’y a qu’à lire cette œuvre pour s’en convaincre.

Le temps

Le temps du récit prend également un sens fort sous la plume de l’auteur : il met en exergue ce passé présent des acteurs et la réactualisation en jeu.
À travers la question de l’apatridie (p.68), notamment, Davis est cette expérience incarnée de l’être apatride et racialisé. Le récit de la vie de Davis par Frédéric Aribit met ainsi en lumière la figure du paria – chère aux analyses d’intellectuels du XXe s. tels Hannah Arendt et Karl Jaspers. Sans compter l’important et le solide travail de documentation fourni par l’auteur, son livre confirme une maîtrise fine du sujet.

Cette figure – de l’individu ‘’sans État’’, du réfugié, de l’exilé – est non seulement personnage du récit littéraire, mais aussi protagoniste majeur de l’Histoire contemporaine et de sa Seconde Guerre mondiale dévastatrice.

La temporalité, celle de la longue durée chère aux historiens, mais également de ses temps courts, est performée dans cet ouvrage qui nous offre une soirée brassant 70 ans de citoyenneté mondiale. Ses personnages se voient placés dans un continuum historique, une épaisseur de temps que viennent abreuver la poésie et le phrasé de l’auteur, lui redonnant toute sa profondeur.

C’est bien par la complicité qui se créer au fil des pages, par l’enchevêtrement des points de vue et des histoires, que le lecteur pourra penser l’évènement et le dépassement par l’évènement.
Oscillant entre les balbutiements d’une rencontre et la marche assurée de l’histoire d’un personnage qui porte et incarne son combat politique. Combat faisant écho à l’histoire du temps présent et confrontant le lecteur à sa propre actualité.

Dans le brouhaha d’un restaurant, l’entremêlement des voix et des récits. Des personnages historiques que l’on (re)croise : là, un André Breton ou un Albert Camus. Le lecteur se demande alors comment les personnages reçoivent et perçoivent.
Des réverbérations que laissent entendre la dimension générationnelle de laquelle il est aussi question tout au long du roman.

‘’Et le point de départ a beau s’être perdu dans les méandres enfouis des temps originels, perdu le trajet pour nous y conduire, là, à cela qui est, c’est malgré tout un parcours que l’on trace le temps d’une vie de pleins choix, et qui continue après notre mort dans les mémoires de nos enfants, des enfants de nos enfants et de leurs enfants peut-être.’’ (p.27)

L’espace

Enfin, Et vous m’avez parlé de Garry Davis, c’est également des fresques en mots dépeignant la contrée basque de Guéthary, où le narrateur rencontre Julia.
À travers les paysages se laisse lire la question des frontières, dans ces apports que les Border studies – si à la mode ces dernières années – ont pu fournir. Sur ce point, le choix du lieu de narration a toute sa pertinence. Cela jusque dans les détails de la nuit, de ses couches de noir modelées par l’auteur et au-delà desquelles une Amérique figurerait (p.173).
Les pas des personnages longeant la plage mènent le lecteur à examiner les formes d’interactions – tantôt humaines, tantôt de l’ordre du transnational et du géopolitique. Mais aussi, les circulations, à travers les échanges qui en découlent.
Car le déplacement des protagonistes dans l’espace est également celui qui oriente les impressions et les idées. Modelant, par là même, les identités et les postures de celles et ceux qui rencontrent et découvrent l’autre.

Et vous m’avez parlé de Garry Davis serait également, à mon sens, un livre se prêtant à une adaptation cinématographique pour la beauté et le dynamisme des images qu’il véhicule. D’autant plus remuantes et vivantes qu’elles renversent les évidences et rendent floues les frontières.

Celles qui donnent aux individus un sentiment de sécurité et de relative liberté. Comme la loi.
Celles qui seraient un conteneur et un gage d’ordre. Celles qui protègeraient.

En substance, dans Et vous m’avez parlé de Garry Davis, l’histoire des personnages démontre que discernement et limite ne sont pas seulement agents de peur ou de jugement. Mais plus franchement de plénitude et d’intégrité. Là où, à force d’observation, en tant qu’individus libres-penseurs, nous avons le choix de décider quelle(s) idée(s) intégrer à notre réalité.

Où placer cette réalité ?

Énergie, humeur, émotions, pensées sont autant de lieux communs où il est moins question de bon ou de mauvais jugement, que de pleine conscience. Avec ses limites.
Celles qui définissent simplement qui vous êtes. Vos besoins, vos attentes, vos préférences et la façon dont vous souhaitez vous sentir.
Celles qui ne sont pas la même chose que de dresser des murs.

Ainsi, Frédéric Aribit propose dans son livre un remarquable jeu d’échelle qui permet au lecteur de réfléchir à cette idée de (dé)limitation.
Dans ce monde où même l’amour et le rêve ont des frontières.

Inès Guerrouj