Nous remercions notre ami Bernard Baissat qui nous a donné l’autorisation de publier ce texte paru dans le numéro d’octobre 2020 d’Union Pacifiste.

À  l’Union  pacifiste,  nous connaissons  bien  Michel Auvray, ancien  objecteur de  conscience  et  auteur des livres  « Objecteurs, Insoumis,  Réfractaires, Histoire  des réfractaires en  France »,  publié chez Stock 2, en  1983, et « L’Âge  des casernes », publié  chez l’Aube, en  1998.  Comme moi, beaucoup de  membres de l’Union  pacifiste  sont titulaires  de  la  carte de  Citoyens  du  Monde. La  mienne,  délivrée le 21 mars 1984, porte le numéro 174335.

J’ai  toujours  été  fier de  la  montrer aux  amis qui  ignoraient  l’existence du  mouvement.

Pour  suivre  l’exemple de  Mireille  Jospin, l’une  des pionnières  des Citoyennes  du  Monde, et  sur ses conseils,  j’ai inscrit  mes deux  petits-enfants, dès leur  naissance, sur le registre des Citoyens  du  Monde. Mais  c’est  en  lisant le livre  de  Michel  Auvray que  j’ai vraiment  compris la  philosophie  et  l’importance de  cette pensée universaliste  qui  existe depuis  l’Antiquité  pour un monde  sans frontières, un monde  de  paix.

Au  moment où des milliers de  réfugiés  meurent en Méditerranée  et où la pandémie  du coronavirus  a  fermé  des frontières  et  renforcé les  nationalismes, la  lecture  du  livre  de Michel  Auvray, « Histoire des Citoyens  du  Monde » est non  seulement indispensable,  mais  aussi salutaire,  pour  retrouver l’esprit  des passionnés du  combat de  « la guerre à  la  guerre ».

LES RÊVEURS ET UTOPISTES

« Dispersés, peu organisés, mais non moins convaincus ni moins sincères, les Citoyens du Monde actuels ne font pas la une de l’actualité ; ils sont, de fait, peu visibles et, hélas, peu audibles dans une société aux prises avec l’individualisme, le repli sur soi et la crispation sur d’illusoires identités », écrit l’historien Michel Auvray. Il nous rappelle,  dans  son  prologue,  les « innombrables  précurseurs » de cet « idéal de citoyenneté mondiale » : Socrate, Diogène, Érasme, Emmanuel Kant, Victor Hugo, Romain Rolland, Albert Einstein  qui  déclarait :  « Cinq ans durant, de 1928 à 1932, il met sa célébrité au service d’une cause qui lui est chère : la suppression du service militaire obligatoire, la défense des objecteurs de conscience. Sa conviction antimilitariste est ferme, résolue. En 1930, par exemple, il dénonce dans un article “le pire aspect de l’existence  grégaire” :  « Je  veux, écrit-il, parler du système militaire, que je déteste au plus haut point. Ces hommes qui défilent en rangs, radieux, aux accords d’un orchestre, m’inspirent le mépris le plus profond. Avaient-ils vraiment besoin d’un cerveau ? Leur moelle épinière ne leur aurait-elle pas amplement suffi ? L’armée ne constitue pour moi qu’une honteuse malformation de notre société, qu’il faut tenter de guérir au plus vite. Comme je hais cet héroïsme sur commande, cette violence absurde, cette folie exécrable que l’on nomme patriotisme ! La guerre est si vile et méprisable ! »

Michel Auvray cite aussi Anatole France, Bertrand Russell, Albert Camus… et Jean Rostand qui affirmait dans une conférence :  « Un  honnête  homme n’est ni français, ni allemand, ni espagnol : il est citoyen du monde et sa patrie est partout. »

LA FIGURE DE GARRY DAVIS

Dans son introduction, Michel Auvray présente ainsi cette personnalité : « Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Garry Davis, un Américain de vingt-sept ans, renonce à sa nationalité. Il a participé au bombardement de villes allemandes, est traumatisé par la tuerie de tant de civils ; il entend contribuer à la réconciliation des peuples, à l’avènement d’une planète pacifiée. Campant sur l’esplanade du Trocadéro, il se veut “premier citoyen du monde” et demande asile à l’Organisation des nations unies (ONU), réunie à Paris. »

«  Gareth  Davis  est  né  le 27 juillet 1921 à Bar Hoarbor, dans le Maine. Fils de Meyer Davis, chef d’orchestre, et de Hilda Davis, artiste, il a choisi de porter pour prénom le diminutif de Gareth : Garry. »

Il est comédien, mais il a participé  à  la  stratégie  de « bombardement intensif “de zone” qui n’épargne aucunement les civils. Elle vise même à porter un coup fatal au moral de la population. Comme Hambourg, Cologne, Dresde, des villes entières sont transformées en brasiers, leurs habitants tués par centaines de milliers. »

Michel   Auvray   précise : « La  guerre  finie,  Garry  Davis redevient comédien. Mais le cauchemar continue : traumatisé par le souvenir des destructions et massacres auxquels il a participé, il se sent investi d’une responsabilité personnelle. Plus tard, il se souviendra : “La guerre, ce fut un véritable choc… Rien dans mon éducation  ne  m’avait  préparé à être un tueur… Je suis “né” comme citoyen du monde le 25 mai 1948”. »

En renonçant à sa nationalité Garry Davis devient apatride en France et demande asile à l’ONU. Expulsé du siège parisien de l’Organisation des nations unies, il s’installe sous une tente sur l’esplanade de Chaillot. Il attire des journalistes, des curieux, des militants pacifistes.   « Les   discussions sont vives entre quakers, espérantistes, partisans de l’objection de conscience, fédéralistes mondiaux et adeptes de Gandhi », note Michel Auvray.

Parmi  les  journalistes,  Roger Salardenne, dans Le Canard enchaîné du 22 septembre  1948,  « accorde  symboliquement l’hospitalité au “premier  citoyen  du  monde”… Expulsé de l’ONU, Garry Davis se  réfugie  au  “Canard”  et devient citoyen de Juliénas. » Un  prestigieux  conseil  de solidarité  composé  de  vingt-cinq personnes soutient Garry Davis.  On  peut  citer,  parmi elles, Albert Camus qui publie, en novembre 1948, un article dans  le  journal  Franc-tireur sous  le  titre  « Nous  sommes avec  Davis »,  le  directeur  du journal Combat, Claude Bourdet, le   poète   surréaliste   André Breton qui considère que « l’ignoble mot d’ “engagement” qui a pris cours depuis la guerre sur la servilité dont la poésie et l’art  ont  horreur »,  le  philosophe Emmanuel Mounier, l’abbé Pierre, Raymond Queneau, le  pasteur  Louis  Roser,  membre de la direction de la Cimade, et Robert Sarrazac.

Le 19 novembre 1948, Garry Davis et ses camarades font une intervention improvisée et remarquée au sein de l’ONU où des délégués du monde entier traitent du désarmement. À cette occasion, le jeune Pierre Bergé est arrêté par  la  police.  Michel  Auvray écrit :  « Davis  et  ses  camarades peuvent être satisfaits. “Au nom des peuples du monde”, ils ont, face aux représentants des États, proclamé  leur  volonté  de  paix ;  ils ont affirmé “le besoin commun d’un ordre mondial” et lancé un appel à la création d’une assemblée constituante mondiale. »

C’est encore Le Canard enchaîné qui sert de relais à la campagne de presse. Sous le titre « Faites la paix ou F…-nous la… ! »,  Tréno  écrit  le  24  novembre 1948 : « Garry Davis a raison, parbleu ! Il a raison de proclamer à la face des bonzes, les États souverains que vous représentez ici nous divisent et nous mènent à la guerre. Raison d’affirmer que seul un gouvernement mondial pourrait donner la paix que réclament les peuples. » Et il ajoute : « Le Canard est fier d’avoir été parmi les premiers à prendre parti pour le citoyen du monde. »

Le 9 décembre 1948, Garry Davis triomphe au Vélodrome d’hiver : d’après le journal Le Monde, la réunion est suivie par  20 000  Parisiens.  André Fontaine  écrit :  « Pas  de  drapeaux, pas de chants guerriers, pas de pancarte. Un public très peu homogène, où Saint-Germain-des-Prés côtoie Javel, et le conducteur d’autobus l’intellectuel à frange et lunettes. »

Le 26 juin 1949 paraît le premier numéro du périodique Le Citoyen du Monde. En février 1950, le programme de base du Mouvement des Citoyens du Monde est : « suppression des armées nationales, reconversion des usines d’armement, suppression des passeports et des visas, suppression de la peine de mort. »

À Cahors, le 24 juin 1950, est inaugurée la Route mondiale no  1, nommée Route sans frontières. L’auteur écrit : « Dans le département du Lot, les mondialistes sont passés à une autre action. À côté de l’enregistrement individuel, une nouvelle dynamique est impulsée. Collective, elle a également pour but de préparer les élections à l’Assemblée des peuples et s’articule autour de la mondialisation des communes. »

Mais  « le  déclenchement de la guerre de Corée (en juin 1950), le succès de l’Appel de Stockholm et le durcissement de la guerre froide contribuent au rapide déclin du mouvement des Citoyens du Monde… Contre l’arme atomique, contre la guerre d’Indochine, ce sont le PCF et son Mouvement de la paix, qui sont alors au premier plan dans l’espace public. »

Garry Davis décide alors de s’éloigner pour réfléchir et trouver de nouveaux moyens pour propager ses idées. « L’apogée de ce mouvement ne dure guère que deux ans, de 1948 à 1950. Cet âge d’or de la citoyenneté mondiale fut à proprement parler, éphémère »  écrit Michel Auvray.

LA MONDIALISATION DES TERRITOIRES

Après  avoir  consacré  la première partie de son livre à la  « citoyenneté  mondiale », Michel Auvray ouvre la deuxième partie avec le titre « Mondialisation des territoires ».

On peut lire dans la déclaration de Cahors Mundi : « Nous, habitants de Cahors, déclarons par la présente charte notre ville mondialisée. Notre geste signifie que : 1/ Nous affirmons que notre sécurité et notre bien-être sont liés à la sécurité et au bien-être de toutes les villes et de toutes les communes du monde, aujourd’hui menacées de destruction par la guerre totale… 2/ Nous appelons chaque ville et chaque  commune  du  monde  à se rallier à cette charte de solidarité des villes et des communes menacées. »

La ville de Cahors devient, d’une certaine façon, « le centre  du  monde »  et  invite  de nombreuses     personnalités : Pablo  Casals,  Albert  Camus,

Williston (Vermont, États-Unis) ; non sans avoir envoyé à deux célèbres lanceurs d’alerte, Julian Assange et Edward Snowden, ce fameux “passeport mondial” auquel il tenait tant. »

Guy Marchand a rédigé, en 1988, le livre L’Épopée Garry Davis. Michel Auvray nous  dit  que  Guy  Marchand « a passé toute sa vie à se dépenser sans compter pour la citoyenneté mondiale. Avec Renée  Cosson,  qu’il  épouse en juillet 1952, il crée l’Agence mondiale  de  presse,  l’AMIP ; avec elle, il relance, en 1963, le Registre français. »

En 1999, j’avais choisi le local des Citoyens du Monde du 15, rue Victor-Duruy, à Paris 15e  pour tourner, en présence de Renée Marchand, une séquence du film Mireille Jospin, une femme en marche. Michel Auvray rappelle que, en 2010, année du soixantième anniversaire de l’ouverture de la Route sans frontières, Lionel Jospin, Premier ministre, avait préfacé une brochure de la ville de Cahors qui rendait  hommage  aux  pionniers des Citoyens du Monde.

Il terminait par ces mots : « Les Citoyens du Monde continuent de faire vivre cet idéal dont, très jeune, je me suis imprégné au sein de ma famille ». « Cette confidence  est  fondée,  précise  l’historien,  Robert  et  Mireille Jospin, ses parents, étaient tous deux pacifistes intégraux ; ils ont été parmi les Citoyens du Monde de la première heure. » Treize    personnalités    de renommée universelle avaient signé, en 1966, un texte, intitulé  l’« Appel  des  13 »  en  faveur  de  l’enregistrement  des citoyens  du  monde  et  de  la mise en place du Congrès des peuples. Le Comité français comprenait,  notamment,  Bernard Clavel et René Dumont. La dernière séquence de mon documentaire René Dumont, citoyen de  la  planète  Terre,  met  en scène, en 1991, l’agronome avec Guy   Marchand   devant   la Géode du parc de la Villette, à Paris, au moment de la préparation du sommet de la Terre de Rio. Guy Marchand déclare :  « Tous  les  délégués du tiers monde ont une peur effrayante du nouvel ordre mondial imposé par Washington. Or le mondialisme ne demande pas ça. Il veut un ordre mondial pour la planète entière, pour les cinq milliards d’habitants. »  René  Dumont ajoute :  « Je  suis  citoyen  du monde depuis 1948. J’étais au Trocadéro, au moment où Garry Davis a déchiré son passeport américain. J’étais à côté de lui, mais je n’ai pas déchiré mon passeport français parce que je voulais circuler à travers le monde. »

Michel Auvray écrit : « D’année en année, nombre de personnalités se proclament à leur  tour  citoyen  du  monde, de l’avocat Jean-Jacques de Félice au journaliste Frédéric Pottecher, du chanteur Georges Moustaki à l’explorateur Paul-Émile Victor ou à l’historien Jean Chesneaux. Nombre de scientifiques font de même, d’Yves Coppens à Albert Jacquard, d’Henri Laborit à Jean-Marie Lehn ou Hubert Reeves. »

« J’ai commencé par me sentir franco-allemand, je me suis senti européen, puis mondialiste »,  reconnaît  le  diplomate Stéphane Hessel, auteur de Citoyen sans frontières. Auquel  fait  écho  le  sociologue   Edgar   Morin   qui   dit   :

« Certes je suis français, je suis européen, je suis méditerranéen, je suis juif, je suis citoyen du monde. »

Le docteur Sauvé déclare dans La Semaine du Lot, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ouverture de la    Route    sans    frontières :

« Notre combat était celui de la  guerre  à  la  guerre.  Nous étions   passionnés. »   Aujourd’hui, les Citoyens du Monde seront toujours aussi «passionnés » après avoir lu le livre de Michel Auvray.

Bernard Baissat

Histoire des  Citoyens du  Monde, Un  idéal  en  action de  1945 à nos  jours, Michel  AUVRAY, Éditions  Imago, 342  pages, 24 euros.

Guy Marchand, Claude Bourdet, André Breton…

De grandes figures se réclament des Citoyens du Monde comme : Bertrand  Russell  qui,  à 89 ans, participe encore à une manifestation antinucléaire qui lui vaut de retrouver pour une semaine dans une cellule de la prison de Brixton. Et, cinq ans plus tard, il lance le Tribunal  international  des  crimes de guerre pour dénoncer la politique des États-Unis menant une guerre terrible au Vietnam. »

– Albert Camus, Prix Nobel de littérature, en 1957, aux côtés de l’anarchiste Louis Lecoin « parraine le Comité de secours aux objecteurs de conscience ».

– L’abbé Pierre confirme dans un livre de souvenirs : « Je me considère citoyen du monde. » – Pierre Bergé était « présent aux côtés de Garry Davis, le 4 octobre 1949, alors qu’il soutenait l’objecteur de conscience Jean-Bernard Moreau. Il ambitionnait, lui aussi, de refuser d’accomplir le service militaire. Il en fut dissuadé par Jean Giono,  dont  il  était  proche : “C’est une erreur de prendre l’armée de front, on ne risque que d’être broyé un à un comme les grains de café dans un moulin”,  lui  écrit  (le  23  mars 1950) l’écrivain pacifiste. »

LA FIN DE « L’ÉPOPÉE  » GARRY DAVIS

Garry Davis « ne cesse jamais d’œuvrer pour sa conception très personnelle de la citoyenneté mondiale. Il meurt le  24  juillet  2013,  à  l’âge  de quatre-vingt-onze ans.