Une étude publiée par la revue scientifique américaine Current Biology (1) le 26 juillet 2018, dont Kendall Jones, chercheur à l’université de Queensland (Australie) et membre de l’ONG Wildlife Conservation Society est le premier auteur, alerte sur la diminution des espaces marins sauvage, non affectés par l’activité humaine. Avec, en introduction, quelques chiffres et faits remarquables : seulement 13,2 % de la surface des océans peuvent encore être considérés comme sauvages ; les zones côtières ne comportent pratiquement plus de vie sauvage telle que les récifs coralliens ; seulement 4,9 % de vie marine sauvage se trouvent dans des aires protégées ; et il est indispensable de préserver cette vie sauvage en développant la protection marine.

Cette étude résume aussi les enjeux que représentent ces zones sauvages. Les activités humaines menaçant de plus en plus la biodiversité, ces zones constituent des refuges vitaux, abritant une grande diversité génétique, des caractéristiques de fonctionnement uniques ainsi que des espèces endémiques. Elles restent, pour les chercheurs, des témoignages précieux de ce qu’était l’océan vierge de tout impact humain. Elles peuvent également être bien placées pour résister aux impacts du changement climatique.

Une négligence paradoxale est également soulignée : sur terre, le déclin rapide de la vie sauvage a donné lieu à des démarches urgentes pour sa protection ; en comparaison, l’étendue et la protection de la vie marine sauvage reste méconnue. Et, remarque Kendall Jones dans la vidéo qui accompagne cette étude, cette vie sauvage que les chercheurs considèrent comme essentielle, en particulier pour la protection de la biodiversité et la pérennité de l’évolution naturelle de l’océan, n’est prise en compte par aucun traité international.

La localisation de ces zones a été effectuée de façon systématique, à l’échelle du km2, en compilant toutes les données disponibles et en considérant l’impact des activités humaines selon deux scénarios. Le premier prend en compte 15 facteurs d’impact anthropiques dont en particulier la pêche sous ses diverses formes, les transports maritimes et l’afflux de sédiments et de polluants causés par l’agriculture intensive et l’industrie. Le second scénario qui ajoute les facteurs dus au changement climatique (anomalies de températures et UV, acidification, montée des eaux) aux facteurs humains comprend donc 19 facteurs d’impact.

Les zones de survivance qui se dégagent de ces filtres se trouvent généralement dans l’hémisphère Sud et au niveau des pôles, tandis que l’Atlantique Nord, particulièrement touché par la pêche et le transport maritime, ne comporterait plus que 0,3 %, soit 13000 km2, d’aires sauvages.

Cependant, sur les 13 % de zones sauvages annoncés, il n’existerait plus, de fait, aucun endroit en mer vierge de toute influence humaine, cette étude se basant sur un seuil théorique de moins de 10 % d’impact, et non l’absence totale d’impact. Et d’autre part, le second scénario, intégrant le changement climatique, réduit quasiment à néant la survivance de ces aires sauvages. Autre constatation pessimiste, certaines zones, qui ont été préservées de l’activité humaine, sont désormais modifiées par le changement climatique.

Les auteurs soulignent la nécessité d’agir concrètement en prenant en compte et en protégeant cette vie sauvage par des accords multilatéraux sur l’environnement qui devraient désormais reconnaître son importance et les menaces croissantes auxquelles elle fait face, tant sur terre que dans l’océan. Dans l’océan, cela inclut la prévention de la surpêche et des pratiques de pêche destructrices, la modération de l’exploitation minière océanique qui altère considérablement les habitats, outre une meilleure maîtrise des ruissellements dus aux activités terrestres. Ainsi qu’une lutte plus efficace contre la pêche illégale, qui représente 10 à 30 % du volume mondial.

Également en cause, les progrès techniques qui ont permis l’augmentation de profondeur de la pêche industrielle de 350 m depuis 1950, ainsi que près de 2 000 puits de gaz et de pétrole environ qui fonctionnent désormais à plus de 400 m.

Les auteurs préconisent de cibler les actions de conservation selon les menaces spécifiques en fonction des profondeurs pour une protection de la biodiversité sur toute la colonne d’eau. Cette stratégie de conservation devra également prendre en compte la haute mer, c’est-à-dire dépasser les juridictions nationales. Face à la complexité de ces enjeux, les points positifs sont la création et l’étendue d’aires protégées, ainsi que les progrès des technologies de surveillance des navires. Et l’espoir de parvenir, via les négociations actuelles de l’ONU pour l’« accord de Paris pour l’Océan », à un traité de conservation de la haute mer juridiquement contraignant, établi en prolongement du droit de la mer existant.

C’est du moins le souhait qui vient en conclusion de cette étude très documentée. Un souhait que, bien évidemment, on ne peut qu’appuyer bien que concrètement, si l’océan dans sa globalité a enfin trouvé sa place dans les négociations pour la mise en pratique de l’Accord de Paris, on se trouve encore très loin d’un système légal contraignant qui protégerait ces zones, a fortiori lorsqu’elles sont internationales. Actuellement, c’est précisemment son caractère international qui rend l’océan si vulnérable.

(1) https://www.cell.com/current-biology/fulltext/S0960-9822(18)30772-3

Cosima de Boissoudy